LES PAYSANS
A propos de flemme, je voudrais signaler, après un mois passé à la campagne, qu’il existe une catégorie de gens encore plus flemmards que moi. Ce sont les paysans.
Tous les paysans.
Avec une ruse ancestrale, ils sont toujours arrivés à se faire prendre, photographier, décrire, en plein effort, c’est à dire à la charrue, en train de moissonner, de récolter, etc..., mais quand on réfléchit bien, la récolte et la moisson réunies prennent, pour un champ moyen, facilement huit jours à elles deux.
Alors je pose la question : “ Et le reste du temps ? ”
C’est simple : trois cent cinquante-sept jours à se les rouler, à attendre que ça pousse, à aller aux champignons, à réparer le toit, à graisser les moteurs, etc..., bref, des prétextes, et cette formule fameuse marque le sceau du feignant invétéré : “ Y a toujours de quoi s’occuper à la ferme .”
Formule qui se trahit d’ailleurs elle-même, car c’est bien de s’occuper qu’il s’agit, et quand est-ce que l’on s’occupe ? Quand on n’a rien à foutre.
Ce qui sauve le paysan, ce qui maintient sa réputation, est dû à deux choses : la première est sa face burinée, ravinée par le grand air et les siestes dans les herbes, la deuxième est une astuce de taille qui consiste à toujours porter des vêtements de travail et à s’entourer de plus en plus de machines énormes et compliquées, ronflantes et dangereuses qui lui servent trois jours par an et qu’il montre au visiteur, laissant subodorer une œuvre titanesque.
Je ne sais pas pourquoi je me suis laissé ainsi emporter sur les sabots glaiseux d’une paysannerie qui ne m’intéresse en aucune façon, mais j’aimerais que d’autres partagent mon hilarité lorsqu’un vieux type courbé, en pantalon de velours, s’en va aux champs avec des mimiques déjà exténuées. Il y a là l’une des plus grandes farces et l’une des plus belles usurpations de réputation qu’il soit donné de connaître dans notre civilisation pourtant riche en la matière.
Patrick CAUVIN